5 Diversité génétique et développement : Ashraf et Galor (2013)
L’article Ashraf and Galor (2013b) propose l’idée qu’au sein des sociétés, les différences entre individus peuvent être une source de richesse ou entraîner des coûts économiques. Ainsi, selon les auteurs, une plus grande diversité entre les personnes :
- Augmente la probabilité que les compétences ou les traits individuels soient complémentaires entre les différentes tâches productives, donnant lieu à une amélioration technologique ;
- Augmente la probabilité que quelqu’un soit particulièrement doué pour une activité, ce qui accroît la productivité ;
- De manière générale, favorise l’innovation et repousse la frontière des possibilités de production.
En revanche, une société dans laquelle les membres sont très différents supporte également certains coûts :
- La coordination est plus difficile, car les individus peuvent avoir des préférences différentes ;
- Le conflit est plus probable ;
- La confiance envers autrui est plus faible.
Ainsi, compte tenu des coûts et des bénéfices, il est possible que la relation entre diversité et développement ait la forme d’un U inversé. C’est-à-dire que, si tous les individus sont identiques, la société ne profite pas des avantages liés à la diversité. À l’inverse, si les différences entre individus sont maximales, les coûts peuvent largement dépasser les bénéfices. Il peut donc exister un niveau intermédiaire de diversité qui maximise l’issue de développement prédite.1
5.0.1 Une mesure de diversité entre personnes : diversité génétique
L’hypothèse centrale de cet article est que les migrations humaines hors d’Afrique, il y a 70 000 à 90 000 ans, ont influencé la diversité génétique et, si le mécanisme proposé par les auteurs est correct, ont ainsi affecté indirectement le développement économique. Ashraf et Galor s’appuient donc sur des recherches en anthropologie et en génétique pour construire une mesure de la diversité génétique entre personnes au sein d’un pays. Le point de départ est l’effet fondateur, c’est-à-dire le fait que, lorsqu’un petit sous-groupe quitte une population d’origine pour fonder une nouvelle population, la diversité génétique du nouveau groupe est inférieure à celle du groupe d’origine. On peut appliquer ce concept aux migrations humaines hors d’Afrique. À mesure que les humains ont peuplé de nouveaux endroits (Europe, Asie, îles du Sud-Est asiatique, Amérique du Nord et du Sud, etc.), la diversité génétique a ainsi diminué. Plus précisément, la variable pertinente est la distance le long de routes migratoires préhistoriques approximées, contraintes par plusieurs points de passage et évitant autant que possible les grandes traversées maritimes.

Un indice qui mesure la diversité génétique est l’hétérozygotie attendue : la probabilité que deux allèles tirés au hasard soient différents à un locus donné, moyenne prise sur plusieurs loci. Pour un locus \(\ell\), elle s’écrit \(H_\ell = 1 - \sum_i p_{i\ell}^2\), où \(p_{i\ell}\) est la fréquence de l’allèle \(i\). Ces données concernent 53 groupes ethniques considérés comme historiquement autochtones de leur localisation et relativement isolés des flux génétiques avec d’autres groupes. On observe une corrélation négative entre l’éloignement de l’Afrique et plusieurs indicateurs de diversité biologique. Pour l’hétérozygotie attendue, la distance utilisée est la distance migratoire depuis Addis-Abeba.



5.0.2 Résultats
D’abord, Ashraf et Galor utilisent un échantillon de 21 pays pour lesquels une mesure directe de l’hétérozygotie attendue existe. Même avec une taille si réduite, on observe une relation en U inversé entre la diversité génétique observée et le logarithme de la densité de population en 1500. Il est important de rappeler que, dans le cadre malthusien retenu pour ces régressions, la densité de population est la variable pertinente pour mesurer le niveau de développement, plutôt que le revenu par habitant.

Les estimations, surtout dans l’échantillon étendu présenté ensuite, sont également compatibles avec l’hypothèse de Jared Diamond : une transition néolithique plus ancienne est positivement associée à la densité de population en 1500.
Ensuite, les auteurs étendent leur échantillon de 21 à 145 pays en utilisant la distance migratoire depuis Addis-Abeba pour prédire la diversité génétique. L’interprétation causale repose sur l’hypothèse d’identification selon laquelle cette distance n’affecte pas directement le développement une fois les variables de contrôle prises en compte.


En outre, les auteurs estiment également une relation en U inversé, dans 143 pays, entre la diversité prédite ajustée pour l’ascendance et le revenu par habitant en 2000.

Le sommet estimé de la relation quadratique est d’environ 0,683 en 1500 et 0,713 en 2000. La comparaison doit rester prudente, car la mesure contemporaine est ajustée pour l’ascendance, contrairement à la mesure historique. Selon l’interprétation des auteurs, le niveau de diversité maximisant l’issue prédite aurait augmenté avec l’intensification du progrès technologique et de la spécialisation productive. Les auteurs rapprochent approximativement ces niveaux de ceux du Japon en 1500 et des États-Unis en 2000.
5.0.3 Mécanismes
Enfin, plusieurs auteurs ont pris le relais et se sont concentrés sur les mécanismes qui pourraient expliquer la relation entre diversité génétique et développement. En premier lieu, Ashraf et Galor présentent des résultats montrant une association entre la diversité génétique, le niveau de confiance interpersonnelle (un des coûts de la diversité) et la production scientifique. Ainsi, si les hypothèses sont correctes, on s’attend à ce que les pays présentant une plus grande diversité génétique aient des niveaux plus faibles de confiance interpersonnelle et produisent davantage de recherches scientifiques.

On peut également étudier la relation entre la diversité génétique et le nombre de groupes ethniques Ashraf and Galor (2013a). Ashraf et Galor constatent une association positive entre diversité génétique prédite et fragmentation ethnolinguistique. Ils avancent que l’hétérogénéité interpersonnelle pourrait contribuer à cette fragmentation, sans réduire le mécanisme au seul manque de confiance.

Pour finir, une plus grande diversité interpersonnelle, dont la diversité génétique prédite sert ici d’indicateur, peut être associée à une plus grande dispersion des attitudes politiques. En outre, les différences interpersonnelles et le manque de confiance sont susceptibles d’engendrer des conflits civils.
Ces deux mécanismes sont explorés par Arbatli et al. (2020).


Ce point de retournement estimé peut varier avec le stade de développement : celui de l’an 1 peut, par exemple, différer de celui de 1500.↩︎