3 Agriculture et inégalités : Diamond (1997)
Selon Jared Diamond (1997), les inégalités entre pays trouvent en partie leur origine dans des facteurs apparus lors de la révolution néolithique, à commencer par l’adoption de l’agriculture. Pour comprendre pourquoi certaines régions sont aujourd’hui plus développées que d’autres, il faut donc examiner pourquoi l’agriculture est apparue et a été adoptée dans certaines régions du monde, tandis que d’autres ont continué à tirer leurs calories de la chasse et de la cueillette.
3.1 Chasseurs-cueilleurs et agriculture
Aujourd’hui, quelques populations continuent à vivre en chasseurs-cueilleurs. Ces populations tendent à présenter peu d’inégalités entre leurs membres : ceux-ci reçoivent approximativement la même quantité de nourriture et participent à diverses activités. Ce qui importe notamment, c’est l’absence d’un groupe de personnes entièrement détachées de la production alimentaire.
À l’opposé de cette situation, on trouve les sociétés agricoles. Ce qui les distingue surtout est leur capacité à produire davantage de calories par unité de surface et à stocker une partie de la production. Elles peuvent ainsi dégager un surplus alimentaire. Ce surplus permet d’entretenir des spécialistes qui ne participent pas directement à la production alimentaire : bureaucrates, prêtres, artisans, soldats, savants, penseurs, etc. Ces spécialistes ne se limitent donc pas aux activités intellectuelles. La spécialisation favorise l’invention de l’écriture, le développement de la pensée scientifique (mathématiques, géométrie, astronomie, etc.) et le progrès technique. Enfin, comme le passage à l’agriculture a lieu à l’époque malthusienne, on peut soutenir que les premières sociétés à l’adopter bénéficient d’un avantage : elles accumulent davantage de technologies, produisent plus et voient leur population augmenter, ce qui peut à son tour renforcer le progrès technique.
3.2 L’apparition de l’agriculture
Selon les données archéologiques, l’agriculture est apparue indépendamment à plusieurs reprises dans le monde, à des dates différentes. Après chaque apparition indépendante, elle s’est répandue dans les régions voisines. Le tableau 1 de Price and Bar-Yosef (2011) donne des dates approximatives d’apparition d’espèces domestiquées, en années calibrées BP : en Asie du Sud-Ouest, 11 500 pour les plantes et 10 500 pour les animaux ; en Chine, 10 000 pour le millet et plus de 7 000 pour le riz ; au Mexique, 9 000 pour le maïs ; en Amérique du Sud, 10 000 pour les plantes et 6 000 pour les animaux ; en Nouvelle-Guinée, plus de 7 000 pour les plantes ; en Asie du Sud, 5 000 pour les plantes et 8 000 pour les animaux ; en Afrique, 5 000 pour les plantes et 9 000 pour les animaux ; et dans l’est de l’Amérique du Nord, 5 000 pour les plantes.1


Ensuite, l’agriculture s’est répandue dans les régions limitrophes des foyers d’origine. Cette diffusion n’était pas homogène et dépendait de facteurs géographiques.
- Climat favorable, similaire à celui du foyer d’origine. Un climat proche de celui des premiers foyers agricoles favorise la croissance des mêmes plantes ; l’agriculture a donc plus de chances d’être adoptée dans des zones au climat comparable.
- Le climat est similaire le long d’une même latitude. Ainsi, l’agriculture se répand plus facilement sur un continent orienté est-ouest que sur un continent orienté nord-sud.
- Par exemple, des cultures adaptées au climat méditerranéen auraient pu atteindre la région du Cap, mais elles étaient séparées de celle-ci par une vaste zone tropicale au climat très différent. De même, la diffusion des plantes entre l’Amérique du Nord et la région andine était freinée par la succession de climats différents.
- Le climat est similaire le long d’une même latitude. Ainsi, l’agriculture se répand plus facilement sur un continent orienté est-ouest que sur un continent orienté nord-sud.
- Barrières physiques : Les semences ne se répandent pas automatiquement : il faut les transporter. Un facteur qui facilite l’expansion géographique de l’agriculture est donc la possibilité de franchir facilement de grandes distances.
- C’est le cas, par exemple, en Europe continentale et dans l’est de l’Asie, où s’étendent de grandes plaines. En revanche, l’agriculture a mis du temps à se développer en Californie. Cela peut sembler étonnant car, à la même latitude mais dans l’est du continent, au moins quatre plantes avaient été domestiquées vers 4 000 BP. Toutefois, le centre des États-Unis comprend des régions sèches, des déserts et de grandes chaînes de montagnes, ce qui rend plus difficile la diffusion de l’agriculture.
3.3 Les effets d’une agriculture précoce
3.3.1 Densité de population, technologie et revenu
Selon le modèle unifié de croissance économique, ainsi que selon Diamond, les régions qui ont adopté l’agriculture en premier ont bénéficié d’un avantage sur les autres. La productivité additionnelle due à l’agriculture aurait permis deux choses :
- Augmenter la population : on devrait observer une plus grande densité de population dans les zones agricoles.
- Permettre l’existence d’une classe de non-agriculteurs susceptibles de contribuer au progrès technique.
Les estimations de Ashraf and Galor (2011) documentent une association entre une transition néolithique plus ancienne, un niveau technologique plus élevé et une plus forte densité de population pendant l’époque malthusienne.

En revanche, conformément à la théorie, les régions ayant connu plus tôt la transition néolithique n’affichaient pas un revenu par habitant significativement plus élevé pendant l’époque malthusienne. Dans un équilibre malthusien, un gain de productivité se traduit à long terme par une densité de population plus élevée, plutôt que par une hausse durable du revenu par habitant.

3.3.2 Densité de population et maladies
Les effets de la révolution néolithique touchent aussi la santé humaine, notamment par l’intermédiaire de la densité de population.2 Selon Diamond, une plus grande densité facilite la transmission des agents infectieux entre les individus. En outre, l’agriculture est généralement associée à l’élevage. La proximité des animaux accroît alors le risque de zoonose, c’est-à-dire de transmission d’un agent pathogène de l’animal à l’être humain. On pourrait donc s’attendre à une incidence plus élevée des maladies infectieuses dans les régions ayant adopté l’agriculture plus tôt. Pourtant, une régression de l’incidence contemporaine sur l’ancienneté de l’agriculture donne le signe opposé.
Ce résultat, apparemment contraire aux attentes, peut s’expliquer par la sélection naturelle ; c’est l’argument de Galor and Moav (2007). Dans les sociétés agricoles, les personnes dotées d’un système immunitaire plus réactif avaient une probabilité de survie et de reproduction plus élevée. Les variantes génétiques favorisant cette réponse ont donc été davantage transmises, rendant la population plus résistante aux maladies infectieuses. Les descendants des premiers agriculteurs descendent précisément de ceux qui avaient survécu à cette pression infectieuse.
Cette hypothèse peut toutefois être testée. L’effet protecteur d’un système immun plus réactif est clair. Cependant, il peut aussi accroître la prédisposition à certaines maladies auto-immunes ou inflammatoires, comme le diabète de type 1 et la maladie de Crohn. Si l’hypothèse est correcte, on s’attend donc aux relations suivantes : * Une corrélation négative entre le temps écoulé depuis l’adoption de l’agriculture et l’incidence des maladies infectieuses. * Une corrélation positive entre le temps écoulé depuis l’adoption de l’agriculture et les maladies auto-immunes ou inflammatoires. * Aucune corrélation pour des causes sans lien avec le système immunitaire, utilisées comme tests placebo.
Galor and Moav (2007) documentent, entre pays, une relation négative entre l’ancienneté de la transition néolithique et la charge des maladies infectieuses. Franck et al. (2022) étudient ensuite en France la baisse de la mortalité infectieuse, la hausse des maladies auto-immunes ou inflammatoires et plusieurs résultats placebo.

Note : dans leur analyse de la France, Franck et al. (2022) interpolent le nombre d’années écoulées depuis la transition néolithique.


