6  Transmission de la technologie et innovation : Özak (2018)

Dans le modèle de croissance unifiée, le rôle de la technologie est primordial. En particulier, la croissance technologique, présente tout au long de l’histoire humaine, permet le passage d’une époque à une autre. Par conséquent, comprendre les sources du progrès technologique aide à mieux comprendre les différences et les inégalités de revenu par habitant observées aujourd’hui. De nos jours, il est raisonnable de penser que la technologie se diffuse depuis la « frontière technologique » vers d’autres pays, en partie grâce au commerce.1 En principe, les régions plus proches de cette frontière ont donc un avantage, car il est plus facile et moins coûteux d’imiter ce qui est créé à la frontière. De même, une technologie met moins de temps à atteindre un endroit proche de la frontière et y sera donc adoptée plus tôt.

L’article d’Özak (2018) transpose ces considérations à l’époque malthusienne. De manière surprenante, il montre qu’à cette époque le rôle de la distance à la frontière technologique était assez différent. Vu que le commerce avait une portée plus limitée, Özak propose que la distance à la frontière aurait eu un effet en forme de U sur le développement. Ainsi, les régions proches de la frontière recevaient rapidement les nouvelles technologies, comme aujourd’hui. En revanche, dans les régions éloignées, un processus d’adaptation technologique était nécessaire : il fallait du temps et de la réflexion pour adapter les nouvelles technologies à un environnement différent de celui d’origine. Les habitants des régions éloignées pouvaient ainsi se spécialiser dans la réflexion et l’adaptation technologiques. De plus, les nouvelles technologies pouvaient ne jamais arriver, ou leur adaptation pouvait être impossible si l’environnement était très différent ou la distance trop grande. Dans ce cas, on s’attend à ce que les régions éloignées aient davantage intérêt à innover et à créer leurs propres technologies. Enfin, Özak avance l’hypothèse que l’éloignement prolongé a pu favoriser l’émergence d’une culture propice à l’innovation et à l’entrepreneuriat. Selon cette vision, les zones situées à une distance intermédiaire de la frontière sont les plus défavorisées : elles bénéficient moins de l’imitation que les régions proches, sans avoir les incitations à l’adaptation et à l’innovation des régions très éloignées.

6.1 Diffusion technologique

À l’époque malthusienne, la transmission des connaissances techniques reposait souvent sur la mobilité des personnes détenant le savoir tacite nécessaire pour utiliser ou produire une technologie.2 En revanche, le commerce de machines et de biens incorporant une technologie était limité par les coûts de transport et représentait une faible part de l’activité.

C’est-à-dire que, quand on voulait imiter une nouvelle technologie, on cherchait quelqu’un qui avait déjà travaillé avec celle-ci.

  • L’art de fabriquer des instruments de précision se diffusa de Nuremberg et Augsbourg vers Louvain, puis Londres. Le fabricant anglais Humfray Cole fut l’apprenti de Thomas Gemini, artisan liégeois qui avait lui-même étudié dans le sud de l’Allemagne ; le fabricant allemand Nicholas Kratzer vécut également en Angleterre.
  • Fibonacci apprit les mathématiques auprès de savants arabes pendant les missions commerciales de son père en Afrique du Nord, puis contribua à diffuser l’algèbre en Europe.
  • Après plusieurs échecs, Böttger et Tschirnhaus mirent au point vers 1707 la première porcelaine dure européenne à Meissen, en Saxe, et le procédé fut gardé secret. Indépendamment, le jésuite français François-Xavier d’Entrecolles décrivit la fabrication chinoise dans des lettres postérieures, grâce à des informateurs chrétiens à Jingdezhen.
  • Sous Louis XIV, Colbert créa la Manufacture royale des glaces et recruta plusieurs verriers vénitiens, affaiblissant le monopole de Murano sur les miroirs de haute qualité. Les autorités vénitiennes exercèrent des représailles contre les verriers partis à l’étranger et leurs proches.

Par conséquent, plus on était loin de la frontière technologique, plus il était difficile de recevoir directement une nouvelle technologie. En outre, quand une nouvelle technologie arrive, il est fort probable qu’elle nécessite un processus d’adaptation à l’environnement local : par exemple, avec un climat assez différent, une copie directe serait inutile. C’est le cas des cathédrales gothiques : la mise en œuvre exacte change d’une région à l’autre. De plus, il est tout à fait possible qu’il soit moins coûteux de créer une innovation que d’adapter une technologie. Par exemple, l’agriculture et le zéro ont été inventés indépendamment dans plusieurs régions ; l’affirmation d’une invention indépendante de la boussole dans le Nouveau Monde est plus débattue. En résumé, Özak propose que ces deux effets conduisent à une plus grande créativité dans les régions éloignées de la frontière technologique. Ainsi, ces zones peuvent devenir des foyers d’innovation et d’adaptation.

Özak (2018, fig. 3)

6.2 Prédiction et validation

En premier lieu, Özak construit une mesure du temps minimal de trajet vers la frontière technologique fondée sur le HMISea, qui combine pente, climat, nature du terrain, contraintes physiologiques et temps de navigation. Ainsi, les régions plates sont faciles à traverser, les montagnes ajoutent de la difficulté et les terrains verglacés ou marécageux demandent plus de temps pour être traversés, etc.

Nombre d’heures nécessaires pour traverser chaque maille de \(1\,\mathrm{km}^2\), sur terre et sur certaines mers de l’Ancien Monde, Özak (2018, fig. 4)

Ensuite, il faut savoir où se trouve la frontière technologique et noter qu’elle peut :

  • Être multiple si, par exemple, plusieurs régions dominent différents aspects technologiques, tels que l’agriculture et les mathématiques.
  • Changer avec le temps.

Selon les historiens cités par Özak, la frontière occidentale se situait approximativement en Méditerranée orientale vers l’an 1, en Irak vers 1000, dans les Pays-Bas vers 1500 et au Royaume-Uni vers 1750. La Chine est traitée séparément comme frontière orientale. Enfin, on peut calculer le temps nécessaire pour se rendre à la frontière en suivant l’itinéraire qui minimise le temps de trajet, sur terre et, lorsque le modèle l’autorise, par mer :

Isochrones du temps de trajet vers les frontières technologiques, Özak (2018, fig. 5)

Parmi les prédictions d’Özak, nous allons en voir quelques-unes.

  • En 1500, la théorie prédit une relation en forme de U entre la distance aux Pays-Bas (NLD) et la sophistication technologique. Dans la spécification non ajustée de la colonne 4, le minimum est estimé à 6,42 semaines de trajet des Pays-Bas ; un écart-type par rapport à ce minimum correspond à une sophistication technologique supérieure d’environ 31 %. Dans la spécification ajustée pour les migrations de la colonne 7, les chiffres correspondants sont 7,28 semaines et 24 %.

Özak (2018, Table 1)
  • La frontière occidentale vers 1750 était le Royaume-Uni. On s’attend donc à une association similaire aujourd’hui : les pays dont le temps de trajet préindustriel vers le Royaume-Uni est très faible ou très élevé présentent, en moyenne, un développement technologique plus important. En outre, un développement technologique plus important devrait se traduire par un revenu par habitant plus élevé. Il devrait donc exister une relation en forme de U entre : * La sophistication technologique en 2000 et le temps minimal de trajet préindustriel vers le Royaume-Uni selon HMISea. * Le logarithme du PIB par habitant moyen sur la période 2000-2015 et ce même temps de trajet.

Özak (2018, Table 9)
  • Comme la frontière technologique change de place au fil du temps, on peut comparer ce qui se passe chaque fois qu’elle se déplace. Le tableau 5 relie les variations de la distance à la frontière et de son carré aux variations du logarithme de la densité de population, en différences premières ou en différences longues. Il ne s’agit donc pas d’une simple relation entre les niveaux de distance et de densité.

Özak (2018, Table 5)
  • Si les régions éloignées de la frontière devaient davantage innover pour adapter et créer de nouvelles technologies, les pays ayant passé plus de siècles à plus d’un écart-type au-delà de la distance moyenne aux frontières préindustrielles devraient présenter davantage d’activité d’innovation contemporaine. Le logarithme du nombre moyen de brevets par habitant sur la période 2000-2015 sert ici d’indicateur imparfait de cette activité, et non de mesure directe de la créativité.

Özak (2018, Table 11)

  1. L’idée de frontière technologique essaie d’exprimer le fait qu’il y a toujours un ou plusieurs pays qui dominent la scène technologique. Par exemple, les États-Unis sont aujourd’hui la frontière technologique ; dans certains domaines, la Chine est aussi à la frontière, etc.↩︎

  2. En outre, certaines technologies sont liées à un lieu ou difficilement transportables : systèmes de rotation des cultures, canaux, techniques d’élevage, etc.↩︎